Une bonne affaire se juge d’ordinaire à deux critères : le vendeur y trouve son compte, l’acheteur aussi. C’est ce raisonnement à deux termes que remet en question un vieux principe marchand japonais, remis en lumière par l’entrepreneur franco-libanais Oussama Ammar auprès de ses abonnés.
Trois bénéfices au lieu de deux
Les négociants de la région d’Ōmi, non loin de Kyoto, résumaient autrefois leur métier par une formule tenant en trois volets : bon pour celui qui vend, bon pour celui qui achète, bon pour la collectivité. En japonais, sanpo yoshi.
On pourrait ranger cela parmi les belles maximes affichées dans les halls d’entreprise. Ce serait passer à côté de l’essentiel, avance-t-il : il s’agit avant tout d’une manière de raisonner sur le risque.
Un échange qui n’avantage que l’acheteur finit par ruiner celui qui vend. Dans l’autre sens, le client se sent floué et la marque y laisse sa crédibilité. Quant à l’accord qui satisfait les deux camps en faisant payer l’addition au reste du monde, il se heurte un jour ou l’autre à la loi, à l’indignation générale, ou à la disparition pure et simple de ce qu’il puisait.
Qui règle la troisième facture ?
De ce principe découle une question simple, et redoutable pour le consommateur que nous sommes tous : si une affaire fonctionne parfaitement pour le vendeur et pour moi, qui paie la troisième facture ?
La réponse prend souvent une forme concrète. Un appareil vendu à très bas prix mais impossible à réparer, faute de pièces détachées. Un objet dont la durée de vie se compte en mois quand celle de son prédécesseur se comptait en années. Un produit expédié à l’autre bout du monde pour économiser quelques euros à la fabrication.
Dans chacun de ces cas, l’opération est excellente sur le ticket de caisse. Le coût réel apparaît plus tard, ailleurs, et il est acquitté par quelqu’un d’autre : la déchetterie, l’atmosphère, l’atelier qui a fermé, ou le même acheteur qui rachètera le produit deux ans après.
Fabriquer pour durer plutôt que pour paraître
Le même vocabulaire japonais propose un mot pour l’attitude inverse. Le shokunin katagi décrit l’état d’esprit de celui qui se soucie de la qualité de son ouvrage plutôt que de l’image qu’il renvoie. Construire pour demain, non pour l’effet du jour.
Appliqué à nos achats, ce critère est bien plus parlant qu’une promesse commerciale. Un fabricant qui publie ses indices de réparabilité, qui garantit la disponibilité des pièces et qui documente l’entretien de ses appareils travaille dans cet esprit, même s’il ne le formule jamais ainsi.
Réparer ensemble, une vieille habitude
Deux autres mots complètent le tableau, empruntés cette fois à l’Europe du Nord. En Irlande, le meitheal décrit ces voisins qui débarquent spontanément pour donner un coup de main. En Norvège, le dugnad désigne ces chantiers communs, non rémunérés, qui ponctuent la vie d’une copropriété ou d’un village.
Nos ateliers de réparation associatifs et nos repair cafés relèvent exactement de cette logique : une compétence circule, un objet repart en état de marche, et personne n’a sorti sa carte bancaire. L’entraide n’est pas une nouveauté écologique, c’est une pratique ancienne que nous avions désapprise.
La sobriété a aussi son mot
Reste le plus difficile : acheter moins. Là encore, il cite un terme japonais, ma, qui désigne l’intervalle, l’espace laissé libre et qui donne sa forme au reste. Nous excellons à remplir, écrit-il, nos agendas comme nos écrans.
Nos logements ne font pas exception. Le meuble qu’on n’achète pas, l’appareil qu’on répare au lieu de le remplacer, le vide qu’on laisse dans un placard ne produisent aucune satisfaction immédiate. Ils ne se mesurent pas non plus. Mais ce sont sans doute les décisions de consommation dont on se félicite le plus longtemps.








